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De Sun Tzu à Xi Jinping : la Chine moderne, ou l’art de gagner sans bataille

  • Photo du rédacteur: thibo périat
    thibo périat
  • il y a 3 heures
  • 5 min de lecture

Et pourquoi Hong Kong a tué la “réunification douce”


On cite Sun Tzu comme on cite un vieux sage universel. “La meilleure victoire est celle obtenue sans combattre.” Une formule parfaite, elle fait sérieux, elle fait antique, elle fait stratégie. Mais dans la Chine de Xi Jinping, Sun Tzu n’est pas un livre de chevet, c’est une logique d’État. Une manière d’avancer sans déclencher l’alarme. Un art d’imposer sa puissance sans forcément déclarer la guerre.


Et c’est là que le sujet devient brûlant, la Chine de Xi ne cherche pas forcément la bataille décisive, elle préfère la contrainte continue. La pression qui use. Le fait accompli qui s’installe. La peur de l’escalade qui paralyse l’adversaire.


Sun Tzu appelait cela de la stratégie. Xi en a fait une méthode.



Gagner avant le combat


Chez Sun Tzu, l’affrontement frontal n’est pas une preuve de force, c’est un coût, un risque, une incertitude. Le stratège efficace ne fonce pas, il prépare. Il encercle. Il divise. Il fait céder sans frapper.


C’est exactement ce que la Chine tente de produire à l’échelle internationale, un monde où ses rivaux finissent par accepter que Pékin “pèse plus lourd”, non pas parce qu’elle a tiré un coup de feu, mais parce qu’elle a déplacé toutes les règles du jeu.


Car la modernité chinoise version Xi repose sur une idée simple, la puissance n’est pas seulement militaire. Elle est administrative, technologique, commerciale, diplomatique, narrative. Et quand tout s’aligne, la guerre devient presque… inutile. Ou plutôt, elle devient l’option finale, une menace permanente en arrière-plan.



Défensive dans le discours, offensive dans les faits


Pékin répète qu’elle est “défensive”. Qu’elle ne veut pas d’hégémonie. Qu’elle ne cherche pas l’affrontement. Mais la mécanique réelle est limpide, la Chine de Xi avance en mode offensif, tout en restant officiellement dans la posture défensive. C’est un style, ne pas apparaître comme l’agresseur, mais être celui qui impose le tempo. Ne pas se présenter comme le fauteur de crise, mais être celui qui transforme lentement la réalité. Et ça marche d’autant mieux que le monde adore les seuils clairs, une invasion, une déclaration de guerre, une attaque nette. Or Xi préfère l’inverse, l’ambiguïté utile, la pression graduée, l’initiative permanente.


Une escalade sans moment “zéro”.



La zone grise : la guerre sans la guerre


C’est ici que le parallèle avec Sun Tzu tient le mieux, la Chine de Xi excelle dans ce que les Occidentaux appellent la “zone grise”, ce territoire instable entre la paix et la guerre:


• Pas une attaque ouverte, mais une suite d’incidents

• Pas une bataille, mais un harcèlement

• Pas une annexion brutale, mais une normalisation progressive


On le voit en mer, dans l’air, dans l’espace informationnel, dans le cyber, patrouilles répétées, démonstrations de force, sanctions ciblées, pressions économiques, chantages discrets, coups juridiques. Le but n’est pas de déclencher un choc. Le but est de rendre l’opposition fatigante, coûteuse, politiquement risquée. Bref, faire comprendre que résister est possible… mais pénible.


Sun Tzu aurait reconnu la méthode.



Taïwan : la partie la plus dangereuse


Taïwan est le centre de gravité. Le point où la stratégie peut se transformer en guerre réelle. Pékin promet la “réunification” et répète qu’elle préfère une solution pacifique. Mais Pékin martèle aussi qu’elle n’exclut pas la force. Et surtout, elle agit comme si la question était déjà réglée, comme si Taïwan était une anomalie temporaire.


La stratégie chinoise, ici, ressemble à une campagne longue :

• isoler Taïwan diplomatiquement

• affaiblir sa marge d’action économique

• saper son moral politique

• tester la réaction américaine

• habituer le monde à l’idée d’une pression permanente


Ce n’est pas seulement militaire, c’est psychologique et politique. Taïwan doit vivre dans une tension continue, assez forte pour inquiéter, assez floue pour éviter une riposte automatique. C’est précisément là que la méthode Xi rencontre sa limite, à force de pousser sans franchir la ligne, on multiplie les occasions d’accident. Et dans le détroit, l’accident peut devenir histoire.



Hong Kong : la démonstration grandeur nature de la “réunification”


C’est ici qu’il faut rappeler Hong Kong, parce que c’est l’exemple concret, tangible, vérifiable de la réunification “selon Pékin”. En 1997, Hong Kong est rétrocédée à la Chine avec une promesse : “un pays, deux systèmes”. Autonomie, libertés, modèle économique, institutions propres. Et un horizon clair, 50 ans. Sur le papier, c’était la vitrine parfaite. La preuve que la Chine pouvait intégrer un territoire sans le broyer. Le prototype qu’elle voulait vendre à Taïwan.


Mais l’histoire a bifurqué.


Progressivement, Pékin a resserré l’étau, pression politique, contrôle accru, tensions identitaires, contestations majeures en 2014 puis explosion en 2019. Et après 2019, la rupture, Pékin ne gère plus Hong Kong comme une exception, mais comme un problème de sécurité.

La Loi sur la sécurité nationale (2020) a fait basculer la ville dans un nouveau régime :

• criminalisation très large de l’opposition

• répression judiciaire et policière

• disparition de l’espace médiatique libre

• verrouillage électoral : seuls les “patriotes” peuvent gouverner


Hong Kong a montré une chose essentielle, l’autonomie est tolérée tant qu’elle ne contrarie pas le Parti. Dès qu’elle devient politiquement dangereuse, elle est réduite, contournée, neutralisée.


Le point est capital : Hong Kong a tué la “réunification douce”. Parce que Taïwan regarde Hong Kong comme un avertissement, “deux systèmes” finit toujours par se réduire à “un seul”. Et c’est une bombe stratégique, Pékin a perdu son argument le plus vendable.



L’Armée chinoise : modernisée, mais surtout verrouillée


La Chine modernise massivement ses capacités militaires, missiles, flotte, drones, renseignement, cyber, systèmes de commandement. Mais dans la logique Xi, il y a une priorité absolue, la loyauté politique. Xi ne veut pas seulement une armée forte. Il veut une armée fiable, c’est-à-dire totalement arrimée au Parti, et à lui.


C’est pour ça que les purges et affaires de corruption au sommet ne sont pas un détail folklorique, elles disent quelque chose de profond. Xi construit une puissance militaire en même temps qu’il lutte contre une peur permanente, celle d’un appareil qui lui échappe.


Sun Tzu parlait de discipline et d’unité. Xi applique la version contemporaine, discipline, contrôle, surveillance.



Sun Tzu comme arme narrative


Dernier point, souvent oublié, Sun Tzu n’est pas seulement une inspiration. C’est aussi une arme culturelle. Citer Sun Tzu, c’est raconter une histoire, celle d’une Chine rationnelle, patiente, “civilisationnelle”, presque inévitable. Une Chine qui ne fait pas la guerre, mais qui “gère l’équilibre”. Une Chine qui avance au nom de l’ordre, pendant que l’Occident “provoque le chaos”.


Ça sert à l’extérieur, évidemment. Mais ça sert aussi à l’intérieur, Sun Tzu donne une légitimité historique au projet Xi. Il inscrit une politique très dure dans un récit élégant.

Le vernis est ancien. La machine est moderne.



La vraie leçon : le conflit est déjà en cours


Le piège occidental est toujours le même, chercher la guerre au moment où elle commence. Or dans la stratégie chinoise, la guerre n’est pas un événement. C’est un continuum. On ne “déclare” pas forcément un conflit, on l’installe, on le dilue, on l’institutionnalise. On transforme les dépendances économiques en leviers. Les routes maritimes en pression. Les technologies en frontières. Les opinions en champs de bataille.


Le monde veut une date, une attaque, une scène, une image. Xi préfère une évolution lente, presque administrative, mais implacable. Et c’est très Sun Tzu, le combat le plus important est celui qu’on mène avant le combat. Le problème, c’est que dans ce jeu-là, celui qui attend le moment où “ça devient la guerre” découvre souvent que la partie est déjà perdue.


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