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Iran : une crise profonde, un régime sous pression, mais pas de bascule immédiate

  • Photo du rédacteur: thibo périat
    thibo périat
  • 5 janv.
  • 3 min de lecture

L’Iran traverse l’une des périodes de tension interne les plus sérieuses de ces dernières années. Depuis plusieurs semaines, des manifestations secouent de nombreuses villes du pays, sur fond de crise économique aiguë, d’inflation persistante et de défiance politique croissante. Le mouvement, le plus significatif depuis 2022, a déjà coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes selon des organisations de défense des droits humains. Pourtant, malgré la gravité de la situation, le régime ne semble pas, à ce stade, proche de l’effondrement.



Une colère sociale devenue politique


À l’origine, la contestation est née de revendications économiques, flambée des prix, effondrement du rial, paupérisation accélérée des classes moyennes. Mais très rapidement, les slogans ont dépassé la question du pouvoir d’achat pour viser directement les responsables politiques et les structures du régime.


La sociologie et la géographie du mouvement sont particulièrement révélatrices. Les manifestations ne se limitent pas à Téhéran. Elles touchent des villes moyennes, des provinces périphériques et des bastions sociaux traditionnellement prudents, bazars, étudiants, jeunes urbains, segments de la classe moyenne éduquée. Historiquement, ce type de coalition sociale constitue un signal d’alerte sérieux pour le pouvoir iranien.



Une réponse sécuritaire ferme et maîtrisée


Face à la rue, l’État a réagi rapidement par une répression structurée. Police, forces anti-émeutes, milices Bassidj et Gardiens de la Révolution ont été mobilisées. Arrestations massives, usage ponctuel de balles réelles, pressions judiciaires et restrictions ciblées de l’accès à Internet composent un dispositif désormais bien rodé.


À ce stade, aucun signe clair de fissure n’a été observé au sein de l’appareil sécuritaire. Les forces armées et paramilitaires demeurent loyales, ce qui constitue le principal verrou de stabilité du régime. Contrairement à certaines analyses occidentales, la brutalité de la répression n’est pas en soi un indicateur d’effondrement imminent.



Un pouvoir fragilisé mais encore cohérent


Le régime iranien reste sous forte pression, mais il conserve plusieurs atouts décisifs. D’abord, l’absence d’une opposition structurée capable de transformer la colère de la rue en projet politique cohérent. Ensuite, une capacité éprouvée à jouer sur le registre du nationalisme et de la menace extérieure pour resserrer les rangs. Enfin, une élite politique et sécuritaire qui, malgré des tensions internes, n’a pas encore franchi le seuil de la rupture.


La communication officielle, bien que plus défensive et parfois contradictoire, reste globalement maîtrisée. Les autorités alternent fermeté sécuritaire et concessions rhétoriques limitées, cherchant à épuiser le mouvement sans ouvrir de brèche politique majeure.


L’illusion d’un facteur extérieur décisif


Les prises de position américaines ou israéliennes, souvent commentées, pèsent en réalité peu sur la dynamique interne. Une intervention étrangère militaire ou politique aurait toutes les chances de produire l’effet inverse de celui recherché, délégitimer les manifestants, renforcer les factions les plus dures du régime et justifier une répression accrue.


L’histoire iranienne est constante sur ce point, toute perception d’ingérence extérieure tend à souder, au moins temporairement, une partie de la société autour du pouvoir.



Scénarios à 6–12 mois : trois trajectoires possibles


Scénario 1 : L’usure contrôlée (le plus probable)


Le régime parvient à contenir la contestation sans la résoudre. Les manifestations diminuent par vagues, la répression reste ciblée, et quelques ajustements économiques limités sont concédés pour calmer les tensions. L’appareil sécuritaire demeure loyal, les élites évitent l’affrontement ouvert.


Résultat : une stabilité autoritaire maintenue, mais une légitimité durablement affaiblie et une société sous tension permanente. C’est le scénario de la stagnation conflictuelle, déjà observé après 2019 et 2022.


Scénario 2 : Le durcissement sécuritaire assumé


Face à une contestation persistante, le pouvoir choisit une fermeture accrue du système, répression plus visible, censure renforcée, criminalisation élargie de la dissidence. La rhétorique de la menace étrangère devient centrale.


Résultat : une baisse temporaire de la contestation visible, mais une radicalisation souterraine de la société, préparant des crises futures plus violentes.


Scénario 3, La crise de régime (moins probable, mais décisive)


Ce scénario supposerait une conjonction de chocs, aggravation économique brutale, grèves durables dans des secteurs stratégiques comme l’énergie ou les transports, et fractures visibles au sein des élites politiques, religieuses ou sécuritaires.


Résultat : non pas un effondrement immédiat, mais une phase de recomposition interne du pouvoir, marquée par des luttes de leadership et une instabilité politique majeure.



L’Iran traverse aujourd’hui une crise profonde, structurelle et appelée à durer. La contestation est réelle, large et de plus en plus politisée. Mais le point de bascule n’est pas encore atteint. Le régime est fragilisé, contesté, mais toujours capable de tenir grâce à son appareil sécuritaire et à l’absence d’alternative politique crédible.


À court et moyen terme, la question n’est donc pas tant celle de la chute du régime que celle de sa capacité à gouverner durablement une société de plus en plus hostile, au prix d’un autoritarisme renforcé.

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