La bombe allemande, l’idée qui revient quand l’ordre mondial se délite
- thibo périat
- 13 janv.
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Dernière mise à jour : 13 janv.
Pendant des décennies, la question nucléaire allemande appartenait au musée des cauchemars européens. Sujet tabou, politiquement radioactif, stratégiquement inutile puisque l’Allemagne, puissance économique, vivait sous la garantie américaine. Aujourd’hui, cette certitude s’effrite. Et avec elle, une hypothèse longtemps impensable refait surface, au moins dans les coulisses, si l’Allemagne devait un jour se doter de l’arme atomique ?

Officiellement, Berlin ne veut pas “la bombe”. Aucun programme nucléaire militaire national n’a été annoncé, et rien n’indique, à ce stade, une décision structurée de prolifération. Mais en Allemagne, le simple fait que le sujet redevienne discuté, même de manière indirecte, est un événement en soi. Le débat ne porte plus seulement sur les budgets ou les stocks de munitions, il touche au cœur de la souveraineté ultime.
Le déclencheur, c’est l’angoisse d’un décrochage américain. Dans une Europe où la Russie a remis la guerre au centre du continent, la dissuasion redevient concrète. Mais elle redevient surtout incertaine, non pas parce que l’arsenal américain disparaît, mais parce que la confiance politique dans la promesse américaine se fissure. C’est dans ce contexte que le chancelier Friedrich Merz a appelé l’Europe à renforcer rapidement sa capacité de défense, n’écartant plus l’idée de discussions européennes sur la dissuasion, un signal qui aurait été inimaginable, il y a encore peu, dans la grammaire politique allemande.
Dans ce climat, la bombe allemande n’est pas un projet annoncé, c’est un scénario de crise. Un scénario qu’on examine parce que le monde semble glisser vers une logique de faits accomplis. Les grandes normes, contrôle des armements, non-prolifération, stabilité nucléaire, paraissent fragilisées. Et dans cette atmosphère, une idée progresse, si les garanties se dérobent, les États chercheront à se protéger eux-mêmes, quitte à casser les règles.
Mais une bombe allemande aurait un coût politique presque prohibitif. D’abord parce que l’Allemagne est juridiquement et diplomatiquement enchâssée dans le régime de non-prolifération. Ensuite parce qu’une décision de proliférer provoquerait une secousse continentale, elle relancerait des inquiétudes chez les voisins, empoisonnerait l’Union européenne, et bousculerait l’équilibre interne de l’OTAN. Enfin, parce que la culture stratégique allemande reste travaillée par l’après-1945, la dissuasion nucléaire nationale demeure un interdit moral autant qu’un verrou politique.
On le voit aussi dans l’opinion, le pays cherche une sécurité accrue, mais sans franchir le Rubicon. Un sondage cité par Defense News indique qu’une majorité d’Allemands préfère l’idée d’une protection nucléaire européenne plutôt qu’un choix strictement national, et rejette, nettement, l’option d’une bombe allemande.
C’est ce paradoxe qui structure le moment allemand, la peur progresse plus vite que la décision. Berlin s’inquiète, explore, teste des mots, ouvre des portes, mais recule encore devant la marche la plus radicale. Merz a ainsi résumé cette évolution dans une formule très significative à l’échelle allemande, en appelant à ce que l’Europe soit “plus forte” sur le terrain de la dissuasion nucléaire.
Cette bascule lexicale ne signifie pas que l’Allemagne construit une bombe. Elle signifie que l’Allemagne commence à regarder en face un monde où la simple promesse américaine ne suffirait plus. C’est peut-être le point le plus important, un pays qui ne voulait même pas penser l’arme nucléaire recommence à la penser.
La question, dès lors, n’est pas “l’Allemagne veut-elle la bombe ?” La vraie question est plus froide, plus structurelle, dans un monde où les règles se fragilisent, combien de temps l’Allemagne pourra-t-elle rester non nucléaire si elle doute de la protection du seul acteur qui la garantit ?




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