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La France en feu, ou le spectacle permanent de l’incendie

  • Photo du rédacteur: thibo périat
    thibo périat
  • 27 juil.
  • 6 min de lecture

Depuis le 22 juillet, l’incendie de Gironde occupe presque sans interruption les chaînes d’information et les réseaux sociaux. Les flammes sont réelles, les destructions considérables et les évacuations massives. Mais autour du brasier s’est également construit un événement médiatique, avec ses directs permanents, ses images répétées et son nouvel acteur vedette, un A400M militaire dont le premier largage a été filmé comme une démonstration de puissance. Le feu brûle la forêt. Sa représentation finit parfois par consumer le reste de l’information.



Un incendie hors norme


Il serait absurde de réduire l’incendie de Gironde à une fabrication médiatique. Le feu est gigantesque. Parti le 22 juillet près de Saumos, il avait parcouru environ 42 000 hectares au 27 juillet, détruit près de 240 habitations et provoqué l’évacuation de plus de 200 000 personnes. Les flammes se sont rapprochées de la métropole bordelaise tandis que les fumées ont recouvert une partie de la région. Plus de 4 600 pompiers, militaires et membres des forces de sécurité ont été mobilisés. Le Monde, TV5Monde


La gravité de l’événement justifie une couverture nationale. Elle impose même que les journalistes soient présents, qu’ils documentent les évacuations, interrogent les décisions publiques et rendent compte du travail des secours.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut parler de cet incendie. Elle est de comprendre pourquoi il faut en parler en permanence.


Depuis plusieurs jours, les chaînes d’information ont installé leurs équipes au plus près des zones accessibles. Les directs se succèdent, souvent depuis les mêmes routes, devant les mêmes colonnes de fumée. Les journalistes décrivent un feu qu’ils ne peuvent généralement pas approcher et dont l’évolution demeure incertaine. Lorsque les informations nouvelles manquent, les images prennent leur place.

Le feu réel progresse de manière irrégulière. Le feu médiatique, lui, ne doit jamais s’éteindre.



La fabrique d’un spectacle national


L’incendie possède toutes les qualités nécessaires pour devenir un événement médiatique total. Il produit des images immédiatement compréhensibles, une menace visible et un récit dramatique. Le feu avance. Les habitants fuient. Les pompiers résistent. Les avions apparaissent dans la fumée.


Il n’est pas nécessaire de connaître le territoire pour comprendre ce que l’on voit. Une ligne de flammes suffit. Un ciel orange suffit. Quelques maisons entourées de fumée suffisent à donner le sentiment que toute une région est en train de disparaître.

Cette impression n’est pas complètement fausse, mais elle n’est jamais totalement juste. Les images les plus spectaculaires ne représentent pas nécessairement l’ensemble de l’incendie. Elles en concentrent la violence dans un cadre réduit, puis sont répétées pendant plusieurs heures.


Une séquence tournée en quelques secondes devient ainsi le résumé d’une journée entière. Une route menacée devient l’image de toute la Gironde. La répétition remplace parfois la mise en perspective.


Les chiffres eux-mêmes participent à cette dramaturgie. Ils évoluent rapidement, se superposent et occupent les bandeaux des chaînes d’information. Les hectares brûlés, les personnes évacuées, les bâtiments détruits et les moyens engagés alimentent un récit de l’escalade permanente. Ces données sont indispensables pour mesurer la catastrophe, mais leur accumulation ne suffit pas à l’expliquer. À force de compter l’incendie, les médias risquent parfois d’oublier de le raconter.



L’A400M, vedette providentielle


L’entrée en scène de l’A400M résume à elle seule la transformation d’une opération de secours en événement de communication.

Le 25 juillet, l’avion de transport militaire a effectué près de Lacanau son premier largage opérationnel contre un incendie. Équipé d’un réservoir amovible installé dans sa soute, il peut déverser environ 20 tonnes d’eau ou de produit retardant. Le gouvernement a immédiatement présenté cette capacité comme l’équivalent de trois Canadair en volume transporté. Les images du largage ont été diffusées par Matignon, reprises par les chaînes d’information et largement partagées sur les réseaux sociaux. AFP reprise par La Gazette France, Le Monde


Visuellement, l’opération est irrésistible. L’avion est immense, militaire et reconnaissable. Il emporte trois fois le volume d’un Canadair. Il permet au pouvoir politique de montrer qu’un moyen exceptionnel a été engagé face à une catastrophe exceptionnelle.


Mais la comparaison avec le Canadair reste incomplète.


Un Canadair peut écoper directement sur un plan d’eau puis retourner rapidement vers le feu. L’A400M doit revenir sur une base, être ravitaillé au sol et rejoindre sa zone de largage. Son avantage repose moins sur la fréquence des rotations que sur la quantité transportée et la longueur potentielle de la barrière de retardant.


Il n’est pas conçu pour attaquer directement les flammes comme un bombardier d’eau spécialisé. Son emploi semble davantage adapté à la création de lignes retardantes autour du feu, notamment de nuit ou dans des conditions dégradées. Le Monde

Au 27 juillet, un seul largage opérationnel a été publiquement confirmé. Cela ne signifie pas que l’appareil serait inutile. Cela signifie que son efficacité réelle doit encore être évaluée dans la durée.


Le dispositif avait été testé techniquement avant son engagement. Sa capacité à déposer une concentration suffisante de retardant avait notamment été mesurée au sol. Mais son utilisation sur un mégafeu, au milieu d’autres avions et avec des équipes engagées au sol, constitue une expérimentation opérationnelle. Présenter immédiatement l’A400M comme une réponse décisive relève donc davantage de la communication que du retour d’expérience.


Plusieurs élus girondins ont d’ailleurs mis en garde contre cette mise en scène. La députée Marie Récalde a rappelé que l’appareil ne pouvait pas éteindre seul l’incendie. Le maire de Lacanau, Laurent Peyrondet, a estimé qu’une telle catastrophe ne devait pas devenir un support de communication.


Dans le même temps, seuls sept des douze Canadair français auraient été opérationnels, selon les informations rapportées par Le Monde. Le Monde


C’est peut-être cette réalité qui mérite davantage d’attention. Un prototype spectaculaire a occupé les écrans pendant que la disponibilité des moyens spécialisés soulevait des questions beaucoup moins flatteuses.



Montrer beaucoup, expliquer peu


Les médias montrent parfaitement les flammes. Ils racontent moins bien ce qui les rend possibles.

Ils filment les évacuations, mais expliquent rarement la progression de l’habitat au contact direct des forêts. Ils suivent les avions, mais interrogent moins régulièrement l’état de la flotte française. Ils parlent du changement climatique, mais reviennent peu sur l’entretien des massifs, les obligations de débroussaillement, la disponibilité des pistes ou les choix d’urbanisation.


Le changement climatique n’est pourtant pas une formule ajoutée à la fin d’un reportage. Il augmente la sécheresse de la végétation, étend les zones exposées et allonge la durée de la saison des feux.


Météo-France estime que, dans une France plus chaude de quatre degrés, les régions méditerranéennes pourraient connaître deux fois plus de journées présentant un danger très élevé. Certaines régions seraient exposées à une saison des feux prolongée d’un à deux mois. Météo-France


La couverture permanente ne produit donc pas nécessairement davantage de compréhension. Elle produit davantage de présence.

Nous voyons l’incendie minute après minute, sans toujours comprendre les années qui l’ont préparé.



Lorsque les caméras repartiront


L’autre faiblesse de cette couverture apparaîtra lorsque le feu sera fixé.

Les directs s’arrêteront. Les journalistes quitteront la Gironde. Les images de l’A400M, des Canadair et des murs de flammes seront remplacées par une nouvelle urgence. Pourtant, pour les habitants, l’incendie commencera alors une seconde vie.

Il restera des maisons détruites, des familles déplacées, des exploitations touchées et des milliers d’hectares fragilisés. Il faudra évaluer la pollution, prévenir l’érosion des sols, reconstruire, accompagner les victimes et déterminer les responsabilités. Il faudra surtout savoir ce qui changera réellement avant l’été suivant.


Ce travail produit peu d’images spectaculaires. Une réunion sur l’entretien des forêts ne concurrence pas un avion militaire larguant 20 tonnes de retardant. Une famille qui attend son indemnisation pendant plusieurs mois attire moins les caméras qu’une évacuation filmée dans la fumée.


Pourtant, c’est après le feu que commence la véritable enquête.



Photographier sans participer au spectacle


Le photojournaliste n’échappe pas à cette contradiction. Sur le terrain, nous cherchons naturellement les images les plus fortes. Une silhouette de pompier devant les flammes, le passage d’un avion dans la fumée, une habitation menacée ou un paysage entièrement noirci.


Ces photographies montrent la violence de l’événement. Elles peuvent aussi le réduire à son apparence la plus spectaculaire.


En couvrant un incendie, j’ai moi-même recherché la fumée, les avions et les hommes engagés contre le feu. C’est presque instinctif. Une photographie doit condenser une situation et retenir le regard. Mais cette nécessité visuelle peut finir par nous éloigner de ce que nous prétendons raconter.


Il faudrait aussi photographier l’attente, les routes désertes, les habitants qui reviennent, les visages épuisés et les territoires longtemps après le départ des secours. Il faudrait accepter que les images les plus justes ne soient pas toujours les plus impressionnantes.


Cette réflexion ne condamne pas la couverture des incendies. Elle invite à la prolonger. Montrer les flammes reste nécessaire. Revenir après leur disparition l’est tout autant.

La France ne souffre pas seulement d’incendies plus violents. Elle souffre aussi d’un regard médiatique qui confond parfois l’intensité d’une image avec l’importance d’une information. Le feu de Gironde mérite d’être couvert avec précision et continuité. Il mérite mieux qu’une accumulation de directs et qu’un avion transformé trop rapidement en symbole de victoire.


Les médias ne parlent pas nécessairement trop des incendies. Ils en parlent surtout au moment où les flammes leur offrent un spectacle. La véritable mesure de leur travail viendra plus tard, lorsqu’il n’y aura plus de fumée à montrer.

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